Je suis encore plus amoureux de cette course

Jérémie Beyou, le skipper de Charal, qui a franchi en 13e position, est revenu avec lucidité sur son 4e Vendée Globe. Lui qui a tenu à rendre hommage à “ceux qui restent en mer” évoque également l’avenir et aspire à retrouver au plus vite l’adrénaline des courses.

“C’était une expérience inédite, fabuleuse. On me demandait quels étaient mes plus mauvais souvenirs… Mais à la fin, tu ne retiens que les bons moments. Je suis super fier, super content de ce que j’ai vécu.

La difficulté du retour en course

Psychologiquement, ce n’était quand même pas simple. Tu te prépares toute une vie et pour une fois, avec Charal, avec cette équipe, avec ce bateau, j’avais peut-être ma chance. Tu ne peux pas effacer ça de ta mémoire. Il fallait réussir à gérer au mieux, que ça ne prenne pas le dessus et que ça ne m’empêche pas de continuer à faire avancer le bateau. Les pensées positives ont finalement pris le dessus. Et à la fin, tu sais que l’histoire est ainsi et tu ne fais plus que profiter du moment. C’est une longue expérience, tu passes par tous les états sur un Vendée Globe. Et je suis bien plus en forme aujourd’hui qu’il y a 80 jours en repartant.

Sa “remontada” dans la flotte

Revenir sur la flotte, ça a été important, je me sentais quand même vraiment isolé au début. C’est plus sympa d’avoir des concurrents, sinon tu fais un record et pas un Vendée Globe. C’était important de rattraper le paquet, ça met une motivation supplémentaire déjà quand tu rattrapes le même système météo. Rattraper un concurrent ça se fait mais ça navigue bien derrière ! S’ils sont qualifiés pour le Vendée Globe, c’est qu’ils savent bien naviguer. Quand j’arrivais, leur vitesse augmentait un peu, on sentait qu’ils essayaient de résister. Dans le sport tu ne peux pas gagner tout le temps, surtout dans la voile. C’est Yannick qui a gagné brillamment, mais il y en aura d’autres !

La longue quête de la Solitaire du Figaro

Il m’a fallu disputer 9 Solitaire du Figaro avant de la gagner, je ne sais pas quand ça nous mène si on se projete sur le Vendée Globe ! C’est mon histoire, mais il y a d’autres courses qui sont venues plus facilement. Il n’y a pas de règle. Quand on voit le podium aujourd’hui, sans faire offense à qui que ce soit, je crois que pas grand monde n’aurait parié là-dessus. D’expérience, j’ai du mal à lâcher le morceau avant d’y arriver, donc si ça doit prendre 9 éditions, peut être que je serai là dans longtemps encore. J’espère être là sur la prochaine édition. Au moment de repartir, j’aurais pu être dégouté parce que l’expérience n’était pas simple à gérer. J’y suis allé avec beaucoup d’humilité et j’ai découvert la fierté de disputer des petites batailles de tous les jours. Ça m’a rendu encore un peu plus amoureux de cette course-là. Et avec la petite frustration du classement, ça me donne encore plus envie de revenir la prochaine fois.

Ce que tu as découvert à l’arrière de la flotte

Sur les précédents Vendée Globe, je n’avais quasiment pas communiqué avec mes adversaires. Quand tu joues devant, il y a un côté psychologique, un peu d’intox. Si tu échanges avec les gens à côté, tu peux montrer tes faiblesses alors tu préfères fermer les écoutilles. Là, quand tu es derrière, il y a moins de pression. J’avais envie d’échanger, de voir leur façon de voir les choses, de comprendre ce qu’ils faisaient. Mon idole, c’est Michael Jordan et lui, il joue pour gagner, sinon il ne joue pas. Là, j’ai découvert que tu pouvais jouer, pas pour gagner mais pour aller au bout de ton projet, de tes idées, de tes convictions, pour aller au bout de toi-même. Ces skippers sont là pour ça.

Ils ont un niveau de préparation variable mais ils donnent tout. Moi, ça me paraissait improbable de faire une course sans avoir aucune chance de gagner. Pourtant, c’est un super challenge, ce sont de supers marins, très méritants. Ce n’est pas rien de prendre le départ et de rallier l’arrivée. Je pense beaucoup à eux, certains doivent affronter des conditions pas faciles et plus tu avances dans la saison, moins c’est simple. Je pense aussi à tous ceux qui sont à la maison comme Nico (Troussel), Seb (Simon), Kevin (Escoffier), Alex (Thomson). Moi j’ai eu la chance de repartir et pas eux. Certes, il faut féliciter les vainqueurs mais j’ai envie d’adresser un “petit coucou” à ceux qui sont à la maison ou encore en mer.

Quand t’es devant, ta course et celle de tes concurrents est intimement liée. Chaque option est réfléchie, en fonction de ta météo et de tes outils mais tu regardes beaucoup ce que font les autres. Sans pression de derrière, tu ne navigues pas comme ça. Ça m’a permis de prendre plus de temps sur mon bateau, d’essayer des configurations différentes, de prendre plus de temps pour manger, pour dormir… Je n’ai jamais pris autant de douches en course que sur ce Vendée Globe ! Même se brosser les dents ! Tu oublies un peu tout ça en tête. T’es beaucoup plus centré sur toi et sur ce que tu es en train de vivre. Et tu le fais aussi moins pour le regard extérieur, car tu n’as plus vraiment grand-chose à prouver. Je n’ai pas perdu mon esprit de compétition mais c’était un bol d’air.

Le bilan des nouveaux foilers

Charal est un bateau extraordinaire. On le savait avant de partir mais c’est difficile de faire un tour du monde en entraînement pour tout valider. On a vu que toutes les options fonctionnent et sont fiables. La structure, les foils et l’instrumentation n’ont pas bougé. Avec ces grands foils, il faut que le bateau soit correctement structuré, il faut équilibrer les masses, gérer les charges, le pilote auto… Il y a tout un développement qui fait que ça fonctionne et c’est le cas, nous étions les deux bateaux les plus rapides avec l’Occitane en Provence. Quand tu trouves le bon angle, les bons réglages, c’est magique ! C’était l’occasion essayer des choses. Pour ça, c’était important de faire ce tour du monde-là. Ce sont des bateaux de folie !

L’efficacité de la préparation

Ce retour à terre, c’est un concours de circonstances, on tape un truc, on casse le safran. Ce sont des dommages collatéraux qui nous ont obligé à revenir.

On a essayé de mettre le bateau à l’eau le plus tôt possible, en matière de temps de préparation, on ne pouvait pas faire plus. On a beaucoup navigué, mais on en fait jamais assez. C’est aussi des bateaux qui nécessitent de la maintenance et les temps de chantier sont incompressibles. On est dans la recherche et le développement, on a pris du temps pour ça, on a une équipe structurée pour ça. On va continuer à faire évoluer le bateau. On fait tout pour que ça tienne. Il faut parvenir à mêler fiabilité et innovation. Mais tout peut arriver, c’est le sport, c’est le Vendée Globe.

La stratégie jusqu’au Vendée Globe 2024

Nous sommes en pleine réflexion. Ce que je peux dire c’est que j’ai très envie d’être au départ du Vendée Globe 2024 mais je ne suis pas sûr d’y être. Ce n’est pas une annonce, c’est une envie. J’ai envie, c’est un bon début. On réfléchit sur tout, sur l’évolution de ce bateau-là, sur ce que peuvent être les bateaux du futur. On va discuter de la prolongation éventuelle du partenariat qui va pour l’instant jusqu’en 2022. J’essaie surtout de me concentrer sur l’année prochaine, sur la Transat Jacques Vabre (avec une petite envie de revanche) et sur la Route du Rhum ensuite.

Dans le grand Sud, j’ai reussi à trouver la pleine maîtrise de Charal, les bons réglages. Ce n’est pas simple. On ne peut pas le cacher, ce sont des bateaux plus rapides mais complexes à équilibrer, à faire avancer vite et longtemps. Il faut être dans les bonnes conditions, réussir à passer les fronts pour avoir une mer correcte. Quand tu as réussi ça, ce sont des moments de plénitude. Quand tu enquilles de belles moyennes, c’est fabuleux. J’ai n’ai pas eu beaucoup de tronçon de 24h pour faire des records mais des phases plus courtes oui, c’était vraiment génial. Et puis il y a eu les échanges avec les autres aussi et les petites victoires, monter au mât par exemple. Je déteste ça ! Le jour où je l’ai fait, j’étais super content de moi. Chacun ses challenges et ses petites victoires du quotidien.

Le naufrage de Kevin Escoffier

Je ne sais pas comment ils ont géré ça devant. On a été inquiets pendant quelques heures. Et quand tu sais qu’il est en sécurité, tu fais un peu le film pour toi, tu vas checker la structure… C’est une mésaventure, il s’en est bien sorti. Il faut qu’on reste conscients qu’il faut rester solidaires. Les sauvetages, ce sont les copains qui les opèrent. Cette solidarité est prépondérante, elle fait partie de la course. Dérouter plusieurs bateaux, donner des bonifications, c’est évidemment la bonne démarche. J’espère que pour lui que ce n’est qu’un mauvais souvenir. Il est solide et je suis convaincu qu’on va le revoir sur le Vendée Globe.

Ses prochains jours

J’ai déjà eu mon entrecôte, je ne vais pas trop abuser… Mais je ne serais pas contre une deuxième ! Le programme ? Partager avec l’équipe, retrouver ma famille, mon chien, être tranquille à la maison. La saison va vite repartir, tout est prêt pour tout checker au chantier, on va repartir tranquillement. Il ne faut pas négliger cette phase de récupération, parce qu’une course comme celle-là, ça lessive… Mais une fois requinqué, je n’ai qu’une envie : retrouver la ligne de départ.”

Source

Agence Oconnection

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