Un, deux et trois petits tours…

© James Robinson Taylor

Un grand triangle en baie de La Napoule pour les petits yachts classiques, deux tours dans le golfe de Cannes pour les gros et deux manches pour les Dragon du côté de Juan les Pins, trois régates à suivre pour les trois 12mJI du premier défi pour la Coupe de l’America 1970 sous les îles de Lérins… Les Régates Royales-Trophée Panerai ont offert un spectacle grandiose dans une jolie brise d’Est d’une dizaine de nœuds !

Il fallait être partout et au bon moment pour suivre tous les affrontements de cette 38ème édition : au bord des rives de La Napoule pour voir s’élancer les 75 yachts classiques répartis en six groupes et les six Tofinou, puis au large de l’île de Saint-Honorat devant le monastère fortifié des Lérins où la flotte enroulait une bouée avant de piquer sous spinnaker sur la pointe des Aiguilles au pied de Théoule sur mer, enfin devant le Vieux Port de Cannes pour comptabiliser les résultats…

Mais aussi au large du fort de Sainte-Marguerite pour apprécier les évolutions des trois anciens 12mJI du Baron Bich qui s’affrontaient pour la première fois depuis leur rencontre à La Trinité/mer en 1970 : France le plan André Mauric, Chancegger le dessin de l’Américain Britton Chance et Sovereign le Twelve britannique du défi anglais de 1964 ! Et encore un peu plus loin, au bord de la presqu’île de Juan les Pins, les cinquante Dragon enchaînaient deux nouvelles manches pour tenter de départager les équipages russes très en forme face à leurs adversaires germaniques, espagnols, danois et même français aux avant-postes…

Le grand chambardement

Car au sein des monotypes de Johan Anker, ça bataillait dur après le festival russe de la première journée de lundi : dans une brise installée au secteur Est entre 7 et 11 nœuds, il fallait trouver la bonne veine de vent pour se dégager de la meute. Ce que faisait avec brio ce mardi matin un autre Russe, Convergence mené par Mikhail Senatorov qui avait pourtant mal débuté le match la veille… Une aubaine pour son confrère Vasaliy Senetorov (Even Better) qui terminait troisième de cette première manche du jour, juste derrière le Finlandais Christian Borenius (Thouban). Et ça brassait pas mal dans le classement : le leader d’hier (Melody Nelson) s’écroulait à la 32ème place tout comme le Danois Soeren Pehrsson (Blue Lady) à la 30ème place !

Une quatrième manche (la deuxième du jour) changeait une nouvelle fois la physionomie du match puisque c’est l’Estonien Vitamine-One (Mimkel Kosk-Niklas Jansson, Viljo Vetik) qui réalisait le hold-up devant l’Allemand Smaug (Nicola Friesen, Vincent Hoesch, Michael Lipp) et le Français Ar Youleg (Christian Guyader, Gwen Chapalain, Erwann Le Chat), démontrant que les Dragon vendent cher leur peau… Et comme certains favoris de la veille prenaient une volée de bois vert, le classement général provisoire remettait en selle le Russe Even Better (9 points) devant l’Allemand Smaug (10 points) et deux autres Russes, Melody Nelson (13 points) et Annapurna (16 points). Mais il reste encore trois jours et six manches au programme pour conclure ces 38ème Régates Royales !

La guerre des trois

Un peu plus au large dans le golfe de Juan, la rencontre entre les trois 12mJI avait des airs de nostalgie puisque ces bateaux qui avaient permis à Marcel Bich de monter son premier défi pour la Coupe de l’America 1970 ne s’étaient plus affrontés depuis lors ! Chancegger désormais sous pavillon australien et mené par Gunter Mertens, ne faisait pas que de la figuration en se glissant plusieurs fois en tête du groupe, mais c’est le plus ancien des trois, Sovereign qui s’extirpait le mieux de cette bataille serrée entre les trois. Le voilier de Claude Perdriel s’adjugeait en effet les deux premières manches devant France qui s’octroyait le troisième round !

Mais si les résultats bruts peuvent laisser entendre que Chancegger avait un peu moins d’aisance sur le plan d’eau, c’est surtout parce que le plan Britton Chance optait pour des bords solitaires quand les deux autres 12mJI ne se lâchaient pas d’une étrave sur les bords de près… Dans la réalité, le combat était toujours très serré entre les trois Twelve qui se succédaient en tête de course au gré des risées et des bascules… Demain mercredi devrait lever le voile sur les performances de ces trois équipages affûtés et déterminés à démontrer que le premier défi du Baron Bich est encore d’actualité…

Les nouveaux font le buzz

Enfin dans la baie de La Napoule, le spectacle était encore au rendez-vous avec les 75 yachts classiques qui envoyaient toute la toile dans cette petite brise de secteur Est à Sud-Est d’une petite dizaine de nœuds pour un grand tour de baie, voire deux pour les grandes unités. À droite ou à gauche du plan d’eau ? Il semble bien que la pression était meilleure du côté de Cannes que du côté du large et les étraves fendaient l’eau, parfois à plus de douze nœuds, pour remonter vers la bouée des Lérins. Les équipages devaient alors se démener pour hisser spinnaker ou foc ballon afin de rallier la pointe des Aiguilles plein vent arrière. Et quelques empannages plus tard, ils devaient encore s’activer sur le pont pour récupérer les centaines de mètres carrés en Nylon…

A ce jeu, le 23mJI Cambria (plan William Fife III de 1928) faisait un festival en tête avec la goélette de 55 mètres Elena (réplique de 2009 du plan Nathanaël Herreshoff de 1910) mais au sein de la catégorie des « Big Boat », il fallait compter avec les nouveaux venus à Cannes, Puritan, Sincerity et Sumurun… Et pas si loin derrière, les « Époque Aurique » ne lâchaient rien tout comme au sein des « Classiques », où Amiralers, One Tonner et autres anciens voiliers de course jaugés IOR démontraient que la voile des années 70 se portait encore très bien ! Quant aux « Époque Marconi » qui apprécient toujours d’en découdre sur le plan d’eau de Cannes, ils représentaient les plus grands architectes du siècle dernier : Nathanaël Herreshoff, Charles Nicholson, Olin Stephens, Clinton Crane, Arthur Tiller, Sparkman & Stephens, François Camatte, William Fife, Eugène Cornu, Henry Rasmussen… Les résultats seront connus dans la soirée.

Prévisions météo

Les conditions favorables se précisent pour toute la semaine des Régates Royales : ce mardi était lumineux avec seulement quelques passages nuageux autour de midi mais avec des températures toujours estivales et une mer plutôt très calme. Le vent de secteur Est était en fait généré par un minimum barométrique sur le golfe de Gênes qui va se creuser très provisoirement mercredi pour disparaître jeudi : il pourrait y avoir une cellule orageuse dans la nuit de mercredi à jeudi (à confirmer). La légère brise de Nord de ce mardi matin sur Cannes basculait ainsi vers l’Est en milieu de matinée en grimpant jusqu’à une bonne dizaine de nœuds vers midi, puis en continuant sa légère rotation vers la droite pour finir en secteur Sud-Est comme hier, en mollissant 5-6 nœuds en fin d’après-midi.

Programme du jour

Ce mardi, les 5.5mJI étaient de repos après leurs deux jours de régates organisées par la Société Nautique de Genève avant de reprendre la mer demain mercredi. Ce sont donc les 12mJI qui les ont remplacés sur le rond « Bravo », au pied des îles de Lérins dans le golfe Juan : trois manches sont au programme pour France, Sovereign et Chancegger. Tout au fond du golfe Juan, les Dragon se sont retrouvés pour trois nouvelles manches avec des conditions météorologiques très favorables. Enfin, les yachts classiques et les Toufinou se sont affrontés dans la baie de La Napoule dès midi pour une manche triangulaire entre les Lérins, Théoule sur mer et Cannes.

L’histoire de France

Fasciné par la Coupe de l’America qu’il suit dès 1964 et qui l’incite à acheter Kurrewa V (rebaptisé Ikra en 1976) et sistership de Sovereign (un plan David Boyd de 1963), le Baron Bich décide de s’investir totalement pour ce challenge en 1967 et crée l’AFCA qui rachète deux 12mJI, l’américain Constellation et le britannique Sovereign. Traditionnellement, le Defender américain n’acceptait qu’un seul défi mais le Baron Bich obtint du New York Yacht Club que dans le cas où plusieurs clubs poseraient candidature, ils puissent se sélectionner entre eux avant d’affronter le détenteur de l’aiguière d’argent.

Marcel Bich se tourne alors vers l’architecte marseillais André Mauric couronné par le succès des Challenger et Super Challenger, un half-tonner à bouchain (déjà !). Mais auparavant, il commande à Britton Chance un 12mJI, Chancegger qui va permettre de mettre au point le voilier français. D’abord installé à Hyères, puis à La Trinité/mer, le défi français rassemble trois équipages complets avec trois barreurs : Louis Noverraz, Poppie Delfour et Jean-Marie Le Guillou.

Le 21 août 1970, France affronte Gretel II, le voilier australien de Sir Franck Packer. Première défaite malgré une bonne entame et Louis Noverraz est alors remplacé par Poppie Delfour qui s’incline lui aussi malgré une course très serrée. Louis Noverraz revient pour la troisième manche sans succès. Marcel Bich décide alors de prendre la barre tandis qu’Éric Tabarly est à la navigation… Une brume à couper au couteau n’aurait pas dû permettre au Comité de Course de lancer le départ, car au final France se perd dans la brume quand le voilier australien fait du « homing » gonio sur son bateau assistance mouillé à quelques mètres de la ligne d’arrivée…

Le Baron Bich ne se décourage pas et confie au Danois Pol Elvström le soin de mener le défi de 1974. Avec Constellation, Chancegger et France, le champion olympique scandinave écarte progressivement les équipiers français, puis renvoie les deux 12mJI en France : un coup de vent dans le canal de Kiel va démâter puis couler le plan Mauric ! La guerre est déclarée entre les Danois et les Français qui ne peuvent que constater leur mise à l’écart : ils finissent par convaincre le Baron Bich qui arrête la construction de France II et confie la barre de France à Jean-Marie Le Guillou, spécialiste du Soling. France doit donc affronter les Australiens de Southern Cross, un redoutable dessin de Bob Miller (plus tard rebaptisé Ben Lexcen). Malgré de bons départs, le plan Mauric n’arrive pas à tenir la cadence et perd ses quatre matches d’affilée. Mais le Baron Bich annonce déjà qu’il sera de nouveau sur la ligne de départ en 1977…

André Mauric avait déjà conçu un nouveau 12mJI en 1974 mais il n’avait pas vu le jour à cause de l’intermède danois. Le Marseillais est en pleine effervescence : il a dessiné le half-Tonner Impensable (d’où sera tiré les moules du First 30), le ¾ tonner Tadorne premier voilier IOR au gréement fractionné, 33 Export, Kriter V et Kriter VIII, Neptune et Pen Duick VI pour la course autour du monde en équipage… Mais en trois ans, les 12mJI ont bien évolué et les membres du défi français modifient sensiblement les plans d’origine ! Le vieux Constellation lui tient tête… Et Bruno Troublé fait tellement bien marcher France qu’il est envoyé lui aussi à Newport, pour participer aux sélections.

Face à Australia, toujours conçu par Ben Lexcen, France ne peut que l’inquiéter sans jamais arriver à le dépasser : après quatre manches, le défi français est éliminé. Mais Marcel Bich ne décroche pas puisqu’il fait construire France III pour la Coupe de l’America 1980. Le premier 12mJI français sert alors de lièvre à Hyères puis est remisé avant d’être prêté à un défi genevois qui se prépare pour 1987 sans aboutir… Le Baron Bich se retire alors après quatre tentatives infructueuses…

Source

Soazig Guého

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