Des milles et des sens

© Moustaches Solidaires

En approche du Cabo Frio, véritable carrefour météorologique entre l’anticyclone de Sainte-Hélène et le système orageux dépressionnaire du golfe de Rio, les deux leaders ne sont distants que d’une vingtaine de milles. Une goutte d’eau lorsqu’on sait que les 500 derniers milles de la Transat Jacques Vabre offrent les brises les plus incertaines… après le Pot au Noir où est encore le dernier duo !

Sens giratoire, sens unique, sens interdit, contre-sens, sens dessus-dessous : au sens propre comme au figuré, il va falloir garder son sang froid et son sens critique ! Car du Cabo Frio à l’équateur, les décisions à prendre sont lourdes de sens. A 600 comme à 1 200 milles, il faut revoir son sens commun… Le sens du vent a lui même changé à l’équateur ! Les brises des dépressions tournent désormais dans le sens des aiguilles d’une montre quand les anticyclones tournent dans le sens contraire. Toute la météo est en sens inverse donc et les habitudes prises dans l’hémisphère Nord ne tombent plus sous le sens. A des centaines de milles de l’arrivée comme à des milliers. Le bon sens est loin de chez nous…

Sens giratoire

C’est probablement dans les heures qui viennent que l’issue de la Transat Jacques Vabre va se jouer entre les deux leaders de la Class40 ! Au carrefour du Cabo Frio, il ne faut pas se tromper de voie : Le Conservateur a choisi de prendre l’intérieur du virage à la sortie du front orageux, front qui a ralenti sensiblement la tête de la flotte des Class40. Et derrière cette barrière nuageuse, la brise est franchement tombée en tournant au secteur Sud. Yannick Bestaven et Pierre Brasseur doivent donc faire du près, ce qui va les rapprocher de Farol de São Thomé, la pointe du Brésil qui précède le Cabo Frio… Or à terre, les orages vont se succéder tout l’après-midi avec des vents erratiques, souffreteux et virevoltants ! Le duo va devoir se recadrer au gré des bascules et avant de se faire engluer dans un nouveau « Pot au Noir » tropical…

Surtout que Maxime Sorel et Samuel Manuard ne sont pas si loin, à une vingtaine de milles certes, mais avec vingt milles de décalage plus au Sud ! Une position très favorable puisque VandB pourrait alors passer à la bordée le Cabo Frio tout en profitant de la rotation du vent qui va prendre une composante sud-est dans l’après-midi brésilien… Principe de base de la tactique : être sur la gauche de son adversaire quand le vent tourne vers la gauche. A moins de 550 milles de l’arrivée à Itajaí, il est probable que le duel à distance se transforme en match-race au contact !

Sens unique

Pour tous les Class40 qui glissent dans des alizés de l’anticyclone de Sainte-Hélène, entre Recife et São Mateus, il n’y a qu’une seule voie et donc pas vraiment de stratégie : c’est un long bord plein Sud qui privilégie la vitesse pure, mais qui impose toutefois une attention constante car le vent se renforce ou mollit entre 12 et 22 nœuds avec de petites rotations qu’il ne faut pas manquer. Et si le groupe des quatre au large de Recife (Zetra, Concise 2, Groupe Setin, SNBSM Espoir Compétition) navigue encore dans un flux modéré de secteur Est, vent de travers, il ne faut pas qu’ils se collent aux rivages brésiliens où la brise tamponne et mollit. Le duo britannique, Phillippa Hutton-Squire et Pip Hare pourraient y laisser des plumes…

300 milles devant les Brésiliens qui ouvrent la route à ce groupe, Bertrand Delesne et Nils Palmieri profitent d’un alizé établi au secteur nord-est sous grand voile haute et grand spinnaker et les milles défilent pour TeamWork40. Pas suffisamment toutefois pour rattraper sensiblement Thibaut Vauchel-Camus et Victorien Erussard qui glissent à plus de douze nœuds dans un alizé de Nord qui va bientôt les contraindre à enchaîner les empannages. Le duo de Solidaires en peloton-ARSEP doit suivre attentivement la trajectoire de ses prédécesseurs puisque les deux leaders ont déjà traversé le front orageux qui se présentera à eux d’ici mardi en fin de l’après-midi. En troisième position, Carac-Advanced Energies est lui aussi un bon repère puisque la masse nuageuse va le couvrir dans quelques heures et Louis Duc et Christophe Lebas vont devoir prendre des décisions importantes pour négocier cette zone névralgique.

Contre-sens

Beaucoup plus loin et à une journée encore de l’équateur, Club 103 a encore la tête à l’endroit : tout juste sorti d’un Pot au Noir plutôt conciliant, le couple Alan Roura et Juliette Pêtrès se sort plutôt bien de cette nasse, même si par 4°Nord, un retour de marasme météo n’est pas exclu ! En tout cas, le duo n’a pas trop perdu de terrain face à Creno Moustache Solidaire qui est entré dans la Zone de Convergence Inter Tropicale (ZCIT) la nuit dernière. Et les abords du Pot au Noir ont été plutôt toniques… Thibault Hector et Morgan Launay se sont faits surprendre par un gros grain sous spinnaker, ce qui les a renvoyés dans le Nord, le temps de ramasser la toile et de l’adapter à cette nouvelle donne : au moins six milles à contre-sens ! Mais depuis le tandem est accroché à un bon nuage qui pourrait lui permettre de s’extraire de cette zone tampon dès la nuit prochaine… Good luck !

Ils ont dit…

Yannick Bestaven, skipper de Le Conservateur (Class40)

« On a passé un front ce matin au lever du jour avec peu de vent derrière. Et comme on a encore peu de vent devant, je pense que VandB va revenir sur nous. L’ambiance générale est un peu « Pot au Noir » : j’espère que ça ne va pas durer trop longtemps et que l’on va repartir demain ! On surveille en permanence Maxime et Sam qui sont plus Sud que nous, c’est peut-être aussi un petit avantage. Ça va tamponner pour nous plus longtemps. L’écart que l’on a creusé risque encore de diminuer. On garde le moral car on sait que l’on arrive dans pas longtemps. C’est une transat plus longue qu’il y a deux ans, on était partie léger volontairement : les quatre jours de plus on va les sentir… »

Thibaut Hector, co-équipier de Creno Moustache Solidaire (Class40)

« On est en plein dans le Pot au Noir : on a eu un grain cette nuit, et maintenant on est avec deux ris et trinquette, on avance avec le front. Il pleut, il fait gris, la mer est grise, on se croirait en Bretagne mais on est en ciré et en short ! On est reparti pleine balle après avoir fait un vrac cette nuit. On a encore une journée ou deux de chaud. On va avoir à manger jusqu’à la fin parce qu’on avait prévu des sardines ! »

Bertrand Delesne, skipper de TeamWork40 (Class40)

« On a du super beau temps : c’est cool, on a du bon vent. On fait de petits changements de voile régulièrement. On surveille la météo, on a une bonne descente qui s’annonce pour nous, ça fait du bien de voir ça devant. On fait gaffe au niveau énergie, et on n’écoute plus de musique… Au niveau de la nourriture, on avait prévu une semaine de plus, donc tout va bien mais il ne faudrait pas une semaine supplémentaire. On n’a plus de friandises. Si vous avez des recettes de poissons volants, je suis preneur ! »

Manuel Cousin, Groupe Setin (Class40)

« Ça se passe bien, il faut beau, nous avons des nuages d’alizé sympa, on a une vingtaine de nœuds, un peu trop serré. Et nous avons eu une belle nuit avec une belle voûte étoilée. On ne se voit pas avec nos concurrents directs, et on fait tout pour ne pas les voir ! On est trois bateaux à se tirer la bourre et on ne perd pas espoir de se rapprocher de nos amis brésiliens qui nous ouvrent le chemin. Une longue ligne droite de 800 milles est à venir : c’est la course de petits chevaux. On regarde les routes de ceux qui sont devant, et si nous avons la même météo, on essayera de s’en inspirer. »

Source

Soazig Guého

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