Scénario improbable

© Pierrick Contin

Il se passe des choses sur l’Atlantique. Des choses que les marins n’avaient pas forcément imaginées. La météo se montre un brin capricieuse sur cette 12e édition de la Transat Jacques Vabre, entre une dorsale (zone de vents mous) qui commence à s’installer barrant la route aux Ultimes à la latitude du cap Saint-Vincent, et un front groenlandais qui devrait engendrer du sud-ouest fort pour les IMOCA du nord. En bref, ça ralenti devant, et ça va encore naviguer penché et mouillé derrière !

La bonne nouvelle pour les 36 tandems en course (Maître CoQ, Club 103, Edmond de Rothschild, Safran, Prince de Bretagne et Team Concise ayant abandonné ou fait demi-tour), c’est qu’ils font désormais route vers le sud, ou le sud-ouest… bref vers l’objectif final : le Brésil ! De Sodebo Ultim’ (Thomas Coville/Jean-Luc Nélias) le plus au sud, à Solidaires en Peloton ARSEP (Thibault Vauche-Camus/Victorien Erussard) le plus au nord, la flotte s’étale en longitude sur plus de 860 milles, soit 1 600 km. Autant dire que les scénarios météo sont bien différents.

Coup de frein à la latitude de Gibraltar

« Il y a des gros grains, ça passe de 14 à 33 nœuds, il faut réagir vite et tout choquer » racontait en fin de matinée à la vacation Jean-Luc Nélias, co-skipper de Sodebo Ultim’. Sur leurs albatros de plus de 30 mètres de long, les skippers affichent des vitesses de 25 nœuds le long des côtes portugaises. De quoi allonger la foulée… Mais les skippers, déjà stressés par ce temps à grains, ne sont pas prêts de rejoindre l’autoroute des alizés en toute sérénité. Rapidement, ils vont se retrouver stoppés par une dorsale bien installée entre les Açores et les côtes marocaines. Les chasseurs, François Gabart et Pascal Bidegorry sur leur trimaran Macif flambant neuf, vont peut être croquer du Sodebo Ultim’. 60 milles les séparent… Une miette de pain à l’échelle de l’Atlantique.

Le souffle du nord… ouest !

Les têtes brûlées du nord, qui depuis la sortie de la Manche pointaient leurs étraves sur Saint-Pierre et Miquelon, ont enfin mis le clignotant à droite ce midi, poussés par ce vent de nord-ouest qu’ils sont allés chercher à la force des bras. A ce petit jeu, SMA (Paul Meilhat /Michel Desjoyeaux) et Banque Populaire VIII (Armel Le Cléach’/Erwan Tabarly) ont perdu des plumes. A trop jouer, ils ont été ralenti dans l’œil de la dépression. Pendant ce temps, Queguiner-Leucémie Espoir (Yann Eliès/Charlie Dalin) a mis un caramel à la flotte des nordistes. Tandis que Le Souffle du Nord (Thomas Ruyant/Adrien Hardy) réalise une magnifique opération. Mais, dès cette nuit, la dépression groenlandaise les contraindra à naviguer dans du sud-ouest fort… Diantre, ce ne sera donc jamais fini !

Des bunkers dans le Golfe

Entre les deux, les quatre Multi50 continuent de tirer des bords dans un golfe de Gascogne chahuté par la houle atlantique et la mer du vent de sud-sud-ouest. Des conditions encore peu confortables dont le tandem Thierry Bouchard et Oliver Krauss sur Ciela Village se sort à merveille. Voilà des bizuths du multicoque qui, contre toute attente, font la nique aux favoris de la classe… Dans les bunkers et les talus du Golfe, les Imoca les plus prudents qui avaient choisi la route sud régatent à couteaux tirés : Hugo Boss (Alex Thomson/Guillermo Altadill) et Bastide-Otio (Kito de Pavant/Yann Régniau) naviguent « collé-serré ». Même ambiance chez les Class40 dont les trajectoires diffèrent beaucoup, mais dont les distances au but sont très proches. Le match bat son plein entre Solidaires en Peloton ARSEP, Le Conservateur, Bretagne-Crédit Mutuel Elite, Aërendil et V and B. On comptera les points au passage du cap Finisterre dans une trentaine d’heures…

Ils ont dit en mer ce midi :

Pierre Brasseur, co-skipper du Conservateur (CLASS40)

“Nous sommes au près débridé, Nous allons chercher la rotation vers l’ouest. On essaye de faire marcher le bateau, ça tape un peu. Il faut s’accrocher à l’intérieur, on a vite fait de traverser le bateau en vol plané. Depuis qu’on a passé le rail de Ouessant nous avons des conditions difficiles. Nous avons traversé la Manche assez rapidement avec les voiles de portant, depuis elles sont rangées dans leur sac et nous naviguons au près débridé sous deux ris-trinquette. Le pilote gère bien ses conditions, nous, nous sommes à l’abri sous la casquette pour régler les voiles en fonction des nuages. Ca mouille sérieusement sur le pont. Il y a quand même du soleil, même des arcs en ciel, j’avais l’impression que le pied était à côté du bateau. Ca va faire 24h qu’on essaye d’aller vite vers l’ouest pour ensuite partir vers le sud. Nous arrivons à nous mettre à l’abri, à régler les voiles. Les conditions sont plutôt sympas, il n’y a pas de pluie, le mer est plutôt jolie. Le virement de bord aura lieu dans l’après-midi, dans les 4-5 heures à venir. »

Thibault Vauchel-Camus, skipper de Solidaires en Peloton ARSEP (CLASS40)

“Ca va ! Nous sommes un peu secoués, un peu humides mais ça va. Ca cavale en tout cas ! Il y a 33 nœuds, une mer pas encore trop forte avec 3 m de creux. Le bateau va vite, et nous avons hâte de bifurquer et de mettre le cap au sud. L’objectif était de gagner dans l’ouest, mais on ne pensait pas avoir un décalage avec les gars de devant. On l’assume, on verra bien demain soir. Le virement de bord se fera en fin de journée. On est entre deux chaises, les routages disent que l’on passe au nord et d’autres au sud. Nous sommes un peu fatigués mais RAS à bord. Il va falloir attendre 24 heures pour avoir des conditions plus agréables. On croise des dauphins, c’est super d’avoir un peu de compagnie, une compagnie furtive, mais dans l’ensemble à bord ça va. C’est là qu’on voit le coté masochiste du marin, même avec des conditions difficiles, on arrive à prendre du plaisir ! “

Fabrice Amedeo, skipper de Newrest/ Matmut (IMOCA)

« On est en plein contournement du centre dépressionnaire, la mer est relativement cabossée, ça va dans tous les sens. Il fait gris mais on voit la bordure de ciel bleu pas très loin avec le flux de ouest, nord ouest. Tout va bien à bord, on est un peu fatigué, c’est un peu difficile quand même. Là on lève le pied, on temporise. . On est dans une phase où l’on n’attaque pas trop, on se repose un peu et on essaye de s’alimenter et on se prépare à la suite de la journée qui va être sportive. Là, nous sommes bâbord armure en train de contourner le centre dépressionnaire et à un moment on va empanner tribord armure pour aller chercher ce flux de ouest nord ouest qui est moins fort que prévu et qui devrait nous permettre de faire une route plus sud, sud-ouest et d’aller enfin vers le Brésil et non le Canada comme c’était le cas depuis 2 jours.

François Gabart, skipper de Macif (ULTIME)

“Je suis pas mal occupé, la mer est encore assez forte, le vent est assez instable. Nous avons pas mal de choses qui ne fonctionnent pas. Heureusement qu’on est deux, sinon je ne serais pas là à parler ! On essaye de tout remettre en place, ce sont surtout des problèmes électroniques. Le bateau dans la structure en général va super bien. On a essayé de naviguer prudemment, le bateau est léger, assez volage dès que le vent est instable, il faut se méfier. Je suis ravi de ce baptême du feu. Le vent a molli, nous avons encore une grosse houle, mais ça se gère bien, nous filons vers le sud. Nous essayons de de nous dégager de cette zone un peu tumultueuse. Avec Pascal, nous nous entendons bien, nous faisons de belles manœuvres ensemble, c’est juste génial. On commence à être un peu fatigué, mais juste ce qu’il faut pour se lancer dans la course. Sodebo a pris un peu d’avance, à la fois beaucoup et pas grand chose à l’échelle d’une transat. On verra bien dans quelques jours.

Source

Soazig Guého

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