Récit d’une grande victoire !

Loick Peyron onboard the Maxi Trimaran Solo Banque Populaire VII in preparation for "La Route du Rhum".

© Christophe Launay

L’histoire en marche le confirmera avec le recul, la page écrite par Loïck Peyron et son Maxi trimaran Solo Banque Populaire VII entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre confine à la légende. En 7 jours, 15 heures, 8 minutes et 32 secondes, Loïck associé à toute l’équipe à terre du Team Banque Populaire ont évolué dans l’excellence, minimisant les erreurs, se jouant des pièges du parcours pour triompher avec panache de l’un des plus beaux plateaux de maxi multicoques jamais réuni. Les secrets d’une telle réussite résident dans un savant cocktail de pragmatisme et de professionnalisme technique, à travers une préparation intelligente d’une machine prête à l’exploit, et des protocoles aboutis dans l’interaction des compétences humaines. Reste la part d’inconnu, l’indiscernable indicible que d’aucun appelle talent ou génie. Retour sur les dessous d’un succès …

Une étonnante sérénité au départ

Le départ a été un moment étonnant à ressentir. Il y avait une vraie sérénité. J’ai toujours été un peu fébrile la veille de mes transats, et cette fois, tout en connaissant parfaitement les conditions qui nous attendaient, j’étais très confiant dans le dessin stratégique, dans la vision de ce que j’allais faire. Tout était écrit avec précision. J’avais la force tranquille, et c’était très agréable, sans velléité de partir comme un fou, simplement concentré sur le résultat. » Loïck Peyron prend ainsi un départ des plus mesuré avec en tête nulle autre pression que l’envie de réciter calmement la partition d’un métier qu’il pratique depuis plus de trente ans. « Dès le départ, les premiers virements à Fréhel se sont bien passés. » Commençait ensuite la mise en application d’un plan de route méticuleusement dessiné à terre dans la secrète complicité d’Armel Le Cléac’h et de Marcel van Triest. Un mot d’ordre : attaquer là où les adversaires, aux potentiels pourtant si différents, entre les volatiles MOD 70 à l’aise dans le temps médium, et les puissants Maxi multis avides d’allonger la foulée dans le gros temps, seraient enclins à la prudence. « On est parti comme en figaro, à fond, avec un premier virement de bord à terre très important qui me permet de reprendre Thomas Coville à la côte. Puis, comme prévu, je me retrouve en tête en sortie de Manche, avec beaucoup de confiance, et sans certitude évidemment. Toute la gestion suivante s’est bien passée. Il fallait faire le trou dans la brise. On a eu des conditions dantesques parce qu’on allait vite, mais gérables au demeurant. Connaissant les singularités de ce bateau par rapport aux « petits » MOD, c’était le moment de faire le trou, en attaquant dans le coup de vent. Si cela mollissait, les « petits » revenaient, si cela forcissait, cela faisait le jeu de Spindrift 2 notamment… J’étais dans l’obligation d’exploiter dès le début tout le potentiel du bateau…

Trou de souris

Une course contre la montre s’engage, matérialisée par l’établissement dans l’ouest de Madère d’une langue, d’une ondulation anticyclonique dans laquelle toute la flotte pourrait venir buter, et redistribuer ainsi les cartes. Loïck Peyron vise un trou de souris décelé avec la complicité de son équipe à terre. C’est une soudaine inspiration « à la Jason Bourne » (le héros, personnifié à l’écran par Matt Damon, qui sait des choses sans se souvenir où il les a apprises), comme le racontera Loïck à son arrivée, qui va faire la décision. « Le schéma était décidé, mais pour mieux adapter en permanence le plan de voilure, on a fait une manoeuvre de plus que prévu. Arrivé dans l’ouest de Madère, alors que je n’avais qu’une soixantaine de milles d’avance sur Spindrift 2, j’ai largué un ris bien avant Yan Guichard. J’ai navigué durant 48 heures avec le petit gennaker, le fameux “Blaster”, plus “pointu” que le grand, et qui nous a permis de faire le trou quand le vent a molli. On pouvait rester bloqué, et il se trouve que c’est passé. J’ai pu ensuite renvoyer le grand « gennak » avec un maximum de puissance derrière pour enfoncer le clou pendant que la flotte venait buter dans les petits airs. Cela peut-être pénalisant, car on perd beaucoup de temps à chaque envoi ou affalage de voiles, en divisant la vitesse du bateau par deux ou par trois. Mais c’était la condition pour être au maximum du potentiel du bateau. Ainsi dans le Golfe de Gascogne, j’ai pris et renvoyé des ris à plusieurs reprises durant ces premières 24 heures.

Mal pour mon bateau

Durant ces deux premiers jours de course, sanctionnés par deux passages de front, c’est naturellement la crainte de la casse qui habite le marin : « J’ai eu plus mal pour le bateau que pour moi, bien que je me sente aujourd’hui comme après un combat de boxe, et cela est vrai pour tous les marins, ou comme un cavalier pour son cheval ; on essaie de l’accompagner à chaque saut, mais c’est lui qui a mal à la réception. On se contracte à chaque vague, et on craint le pire à chaque « atterrissage ». Le Maxi Trimaran Solo Banque Populaire VII vibre énormément, horizontalement, à chaque fois qu’il rentre dans la vague. J’ai cru y perdre tous mes plombages. Jamais le bateau n’avait connu de telles conditions.

Un final épuisant

Je me suis mis dans le rouge le dernier jour, dans les grains, avec beaucoup de bateaux tout autour. Cette arrivée est peut-être la partie la moins réussie, la moins aboutie de notre parcours. J’aurais voulu mieux décomposer cette arrivée, en prenant mon temps. On a été un peu trop ambitieux. On aurait dû être plus conservateur…

Avarie…

Point d’avarie à proprement parler de toute la traversée. Une petite inquiétude cependant : « Arrivé au niveau de Madère, je suis allé devant pour déjà préparer le « Blaster », et j’ai vu des tissus arrachés au niveau des carénages de bras, à l’avant du bateau, avec des zones de fentes dans les UD. J’ai eu un choc visuel mais c’était plus impressionnant que grave. Le comportement du bateau étant inchangé, cela ne pouvait pas être important. C’était impressionnant, mais purement cosmétique. J’ai fait des photos que j’ai envoyées à l’équipe technique, et ce n’était en définitive qu’un problème de strates sur les UD. Je suis malgré tout allé en spéléo à l’intérieur, dans les bras, pour m’assurer qu’il n’y avait rien de structurel.

Les leçons de l’exploit

Cette course s’est passée assez merveilleusement. Ce qui est étonnant, c’est la vitesse à laquelle tout cela est arrivé. Depuis 12 ans, je ne rêvais plus de gagner cette course en multi, et en 3 mois, je me retrouve ici, en vainqueur. Ce peu de temps pour se préparer aurait diminué la déception, mais avec la victoire, la satisfaction est sublimée.

Douter est un début de confiance. Il faut être en situation de doute permanent. La certitude, c’est le début des ennuis. Mais j’avais une totale confiance en ce bateau et en mes possibilités, ainsi que dans ma capacité à gérer et à être en phase avec lui…

La collaboration avec Armel et Marcel était vraiment efficace. Ils m’ont chouchouté, pour que je n’oublie rien. C’était sympa… On a fait un joli boulot, très propre, bien déroulé, avec juste une erreur sur la fin, sans conséquence.

Je suis heureux de voir tous les sourires de l’équipe, y compris ceux d’Armel. Tout a été mené très proprement. Je suis très ému de recevoir 300 ou 400 SMS provenant de partout, notamment Ari Vataanen, et de beaucoup de légendes de la Coupe de l’America qui sont impressionnés par ce qu’on fait sur l’eau. On n’est pas beaucoup de navigateurs solitaires à être dans l’action de la Coupe… c’est ma petite satisfaction égoïste.

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