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\ Circuit IMOCA \ Vendée Globe 2004 \
Le Globe de Karen vu par Jean-Yves Chauve |
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Jean-Yves Chauve, médecin connu et reconnu dans le monde de la voile
| Si chacun a pu saluer en Karen Leibovici un véritable marin et une femme d'une détermination sans faille, personne n'aura oublié sur le dernier Vendée Globe, son combat contre la douleur, sa cohabitation contrainte, forcée et difficile avec un dos meurtri par cet accident de voiture survenu au mois d'août 2004. |
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Parmi les « anges gardiens » restés à terre à veiller 24 heures sur 24 à la trajectoire de BENEFIC®, à se maintenir à l'écoute de ses appels, de ses doutes, de ses bonheurs comme de ses craintes, il en est un qui s'est révélé à Karen plus particulièrement que les autres. Médecin de la course, confident des douleurs et problèmes physiques engendrés par une expérience comme un Vendée Globe, le docteur Jean-Yves Chauve n'a jamais lâché sa patiente des océans. Présent mais discret, respectant les choix, les silences et la pudeur de Karen, il est très vite devenu un membre essentiel du Team formé autour de la jeune femme. Si ses avis et ses coups de fil ont permis à une navigatrice d'aller au bout de son aventure, ils auront également aidé son entourage, son équipe à garder cette certitude que si quelque chose devait arrêter Karen, ce ne serait pas son physique.
Quelques temps après le retour de Karen Leibovici sur la terre ferme, c'est à Jean-Yves Chauve que revient la compétence d'expliquer comment l'être humain peut aller aussi loin dans le dépassement de soi et de tourner la page sur ce qui sera devenue la force d'une femme...
« Karen a réalisé son rêve : faire le tour du monde en solitaire et sans escale. Elle est revenue fatiguée mais avec la satisfaction d'avoir vaincu cette adversité qui l'habitait. Car, au-delà des problèmes techniques, son plus tenace adversaire a été son propre corps.
Meurtri par un accident de la route en août, ce corps opéré, rééduqué, avait retrouvé la confiance de Karen comme celles des médecins qui ont confirmé, avant le départ, qu'il pouvait supporter le voyage autour du monde.
Mais cette guérison apparente n'était qu'un statut quo. La discorde a débuté vers la mi-décembre avec les premiers coups de vent du sud. Des douleurs du dos prémonitoires, isolées, fugaces, juste pour dire « Karen, tu m'en demandes trop, maintenant ça suffit, on s'arrête ».
C'était sans compter sur son mental « s'arrêter ? Tu rigoles ou tu rêves ? Pas question, on fait le tour comme on a dit, que tu le veuilles ou non ! »
Face à cette résistance, la discorde s'est peu à peu transformée en divorce, son corps utilisant sans aucun scrupule le stratagème le plus vil et le plus facile: la douleur.
Alors, mille après mille, jour après jour, Karen a du apprendre à vivre avec cette compagne indésirable et si envahissante.
Mais au-delà de ses effets négatifs, la douleur a été aussi une protection pour éviter d'aller trop loin. C'est le réflexe qui nous fait retirer la main avant que la brûlure ne soit trop profonde, c'est aussi l'indicateur d'un trouble en train de se développer.
Pour autant, cette douleur ne doit pas être paralysante, surtout si l'organisme vit une situation de stress, que ce soit en relation avec un danger ou une motivation intense. La parade se situe au sein même des structures cérébrales de la douleur avec la sécrétion d'hormones proches de la morphine appelées endorphines. Ces substances provoquent une anesthésie naturelle appelée analgésie qui limite la sensation douloureuse sans les effets négatifs des anti-douleurs artificiels.
Les marathoniens connaissent bien ces substances qui les mènent à cet état d'euphorie dont l'addiction n'est pas sans rappeler celle des opiacés.
Karen n'a jamais vécu cette plénitude douloureuse, mais elle a su garder sa détermination intacte jusqu'à l'arrivée. Grâce à ce stress positif et actif, elle a pu distiller des doses infinitésimales d'endorphines qui l'ont aidé à supporter un peu mieux ses douleurs.
Mais souvent, au détour de manoeuvres ou de conditions de navigations particulièrement éprouvantes, le mal s'extirpait de sa cage et venait lui mordre et lui tordre le dos, les côtes ou parfois même les hanches.
Alors sa détermination était ébranlée par le doute, doute d'être à la merci d'un corps prêt à la trahir. Dans ce cercle vicieux où la douleur suscite l'inquiétude et l'inquiétude aggrave la douleur, Karen a su garder le cap, parfois au prix de profonds coups au moral qu'elle a toujours réussi à surmonter.
J'étais à son écoute en permanence, en ayant toujours à l'esprit le rôle fondamental de la prévention, notion que je partage sans retenue avec mon partenaire « AGF ».
Le fonctionnement était typiquement de la « santé à distance » avec une patiente seule à l'autre bout du monde qui devait être « mes yeux et mes mains » pour que je puisse lui apporter les meilleurs conseils face à l'intensité des troubles. Certains produits de la pharmacie embarquée ont été un relais essentiel pour passer les moments les plus difficiles. Il a fallu aussi gérer la durée. Même en ayant tenu compte de ses antécédents, la pharmacie de course au large n'est pas conçue pour des traitements chroniques mais essentiellement pour des affections aiguës et inopinées.
A travers les mails, une complicité s'est installée peu à peu. Je l'imaginais souvent dans sa minuscule cabine, là-bas dans le sud, regardant les fichiers météo dans ce coup de vent qui montait. Je pensais aux élancements dans son dos à chaque choc dans les vagues. Je savais son appréhension des douleurs qui l'attendaient quand elle allait devoir se battre avec la voile pour la réduire et la rabanter coûte que coûte. « Le bateau d'abord, surtout ne pas casser ». En maître exigeant, le bateau exigeait, alors il fallait y aller sans penser, sans sentir ni ressentir, à fond dans la manoeuvre comme un footballeur les yeux rivés sur le ballon qui ne ressent même pas le tackle et continue à courir.
Et puis en filigrane cette solitude d'être la dernière, si loin des premiers. Là dans le sud, si j'ai un problème qui vient m'aider ? Derrière il n'y a personne.
Il fallait aussi qu'elle tienne pour ne pas décevoir, pour montrer à tous ceux qui avaient eu confiance en elle qu'ils avaient eu raison de le faire. Cette motivation-là était un autre moteur pour résister et réussir.
Les jours et les semaines ont passé. J'ai scruté tous les jours sa trace sur la carte comme si, avec le grossissement d'un satellite espion, j'allais pouvoir la regarder vivre et mieux comprendre pour mieux l'aider.
On s'est beaucoup écrit, quelques mots à chaque fois. Karen avait la retenue de ceux qui savent assumer la situation qu'ils se sont choisis et ne veulent pas en faire supporter les conséquences aux autres.
De mon côté, j'étais disponible, en attente. Le mail n'était souvent qu'une phrase du genre « bon courage », « bonne journée », du banal juste pour dire « Karen, je suis là, si tu as besoin n'hésites pas ».
Dans ce sport comme d'en d'autres, le rôle de l'assistance n'est pas de faire croire que ses conseils sont indispensables pour gagner, ni de mettre le sportif en situation de dépendance. Il faut être une écoute disponible et attentive et avoir les moyens de répondre à l'appel, juste le temps nécessaire.
Et puis un jour le cigare rouge est revenu. Karen était là fatiguée, amaigrie avec des douleurs exacerbées par la fonte musculaire de ses jambes et des attitudes antalgiques qui n'ont fait qu'accentuer les tensions de son dos à la manière de haubans mal réglés.
Maintenant il va falloir revoir tout cela pour que Karen retrouve enfin le dos qu'elle mérite.
Reste l'essentiel : un magnifique exemple de force, de détermination et de ténacité qu'il faut méditer. Face à une situation qui semble incertaine, l'essentiel est de garder l'espoir, d'y croire et d'avoir confiance en soi-même, encore et toujours.
Jean-Yves Chauve
Ce matin, mardi 29 mars, Karen Leibovici est retournée voir le chirurgien qui l'avait opéré suite à l'accident. Le constat est tombé après auscultation : Rien n'a bougé ! Il reste cependant les plaques et les vis qui ont permis au dos de la jeune femme de se reconstruire. Elles seront enlevées lors d'une opération prévue mi-mai qui sera suivie d'un mois de repos complet, mais le jeu en vaut bien la chandelle...
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Source : Marie Le Berrigaud |
30-03-2005 > Communiqué de presse
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